A travers l'Europe (12, en Croatie)

24 Juillet 2012 , Rédigé par Matthieu Publié dans #Voyages à vélo - Textes

"A la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelques fois dans les montagnes", mon voyage a, en quelques jours, ouvert une grande brèche dans ma vie, et depuis mon départ, mon regard, mes attentes, mes idéaux ont changé.

J’en ai assez! Assez des cuissards trop serrés, assez des maillots synthétiques qui puent la sueur, assez de tourner les jambes en rond, assez de rester scotché au bitume, assez de respirer les émanations des pots d’échappement, assez d’entendre le vrombissement des moteurs, assez de cette tension nerveuse qui s’empare de moi à chaque fois qu’une voiture me double. Je dois abandonner cette routine, m’extraire de tout ce ramdam inhérent à la vie de cycliste. Mon corps souffre trop d’être cloué à l’acier, et je rêve de lui rendre sa liberté. Le coup de pédale est toujours identique à lui-même, le pas du marcheur ne l’est jamais.

Bien souvent, en début d’après-midi, je me sens comme anéanti par le restant de la journée. Toute cette chaleur à supporter, tous ces coups de pédale à donner, quelle lassitude, et dans ces moments, je songe à un autre voyage… marchant au grand air, seul en pleine nature. A pied, un jour, peut-être, par les petits sentiers, je partirai vers les montagnes… qui sait jusqu’où? La Suisse, l’Autriche, la Suède, le Cerle Polaire? Les montagnes… les alpages, les lacs, les forêts, les fleurs – les trolls, les jonquilles, les lys martagon, les edelweiss! -, les glaciers, les marmottes, les chamois, les bouquetins, les ciels tristes, les grandes plaines sauvages, le vent, l’Océan, les fjords, les élans! Toutes ces choses se mélangent dans ma tête, et si mon corps reste scotché aux routes monotones et arides, ma tête est ailleurs, mon imagination voyage. Loin de l’asphalte, le monde est si dense!

A partir du moment où l’on prend conscience que la destination est sans importance, que le regard doit guider le pas, la lenteur n’est plus un frein, mais bien au contraire la clé d’un voyage. A deux roues, l’approche du monde est trop superficielle, je dois rester sur la route, et la route, finalement, ce n’est pas si intéressant, ce n’est qu’un territoire inhabité. Et même si le vélo a pour lui la relative richesse de sa relative lenteur, il n’en demeure pas moins qu’en pédalant une fleur n’est pas beaucoup plus qu’une simple tâche de couleur dépourvue de senteur, alors qu’en marchant…

Autrefois, l’autre bout du monde, c’était tout un poème, mille romans; maintenant, ce n’est plus grand-chose, un sinistre billet d’avion, un doigt qui appuie sur un bouton. Epoque grouillante, meurtrière abolissant les espaces et les rêves. Pour mieux connaître le monde, il n’est pas nécessaire de parcourir de long en large de vastes espaces, mais bien au contraire, il faut plutôt apprendre à s’arrêter, à approfondir le détail par le regard. Habiter, et non plus traverser. Loin de la société, seul en pleine nature, je foulerai la terre, et partirai à la reconquête d’un univers à taille humaine, d’un univers inépuisable, plus grand que des millions d’années de marche. Et ce rêve-là, c’est en pédalant que je le construis, les voyages se nourrissent de voyages.

Etre auprès de la nature, c’est un moyen de s’éloigner des choses futiles qui pèsent sur l’esprit, de s’alléger, et loin de la société, je perdrai peu, car au-delà du langage qui structure la pensée, la culture me paraît globalement insignifiante, cosmétique. Les êtres humains ont tous le cœur placé au même endroit; et au fond, je crois que pour un italien, un slovène, un croate, un chinois ou un français, les sujets de discussions, les préoccupations, les espoirs, les révoltes dépendent beaucoup plus des émotions qui constituent la nature humaine que des vapeurs fugaces et éparses qui l’entourent.

Trêve de manichéisme, malgré ce changement de perspectives, même si je sais désormais que le vélo ne sera pas toute ma vie, que plus tard, je m’orienterai vers une approche plus lente du monde, je suis encore loin de vouloir renoncer à mon voyage, et je reste tout excité à l’idée de découvrir de nouveaux territoires. Pédaler n’est pas une passion, mais tout de même, quel beau moyen d’exprimer sa liberté. Je me souviendrai toujours de mes premières envolées, de ces précieux instants où, seul avec mon vélo, j’ai découvert le Col de la Bataille, le Plateau d’Emparis, l’Iseran, le Galibier… Dans ces grands espaces atteints après plusieurs heures d’efforts, je ressentais un profond sentiment de liberté, j’avais l’impression d’être si loin, au bout du monde, hors du temps, dans un espace magique et secret. C’est le souvenir de mes premières émotions à vélo qui a fait germer en moi l’idée d’un voyage à travers des pays lointains. Ce qui motive chacun de mes coups de pédale, c’est l’espoir d’être émerveillé. Même si à l’instant présent, chaque tour de jambes fait frotter l’élastique de mon cuissard contre ma peau et m’irrite jusqu’au sang; même si à l’instant présent, je me vide de sueur, je souffre, je crame, je n’en peux plus, je ne pense à rien, il y a toujours en moi cette croyance selon laquelle, mes efforts récompensés, je finirai par atteindre un lieu somptueux, un grand quelque chose qui m’émerveillera. Et en pédalant, je garde toujours dans un coin de ma tête le petit kaléidoscope qui, tout en lenteur, fait défiler tous les lieux susceptibles de devenir ce grand quelque chose: les Collines d’Albanie, la Grèce, l’Acropole, la Turquie, Istanbul, la Mosquée Sainte Sophie… Si à pied, l’avenir est un champ infini de possibilités, à vélo; ce champ est fini, mais reste immense.

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