A travers l'Europe (14, en Albanie)

24 Août 2012 , Rédigé par Matthieu Publié dans #Voyages à vélo - Textes

 

Je souhaite atteindre la Grèce; que ce soit par le plus court ou le plus long des itinéraires, peu m’importe; ce que je veux, c’est cheminer d’une belle manière jusqu’au pays de Diogène. Depuis quelques jours, j’essaie de maintenir mon cap au sud, je n’ai plus de carte (où en trouver?), seulement mon petit atlas; ainsi, par la force des choses, ma route n’est pas toute tracée, et je me sens plus libre.

 

Devant la douane, une interminable file de voitures; immobile. Trouvant le temps long, les gens finissent par sortir de leur véhicule pour faire quelques pas, discuter, fumer. Un habitué me fait signe de passer devant tout le monde: mon vélo me donne droit aux mêmes priorités que les piétons. Après une analyse méticuleuse de mon passeport, longue d’une petite heure, on me laisse entrer en Albanie.

 

Peu après la frontière, traversant une campagne parsemée de fermes, je croise un homme qui, tirant un âne par le harnais, me lance un détonant: « Hello »; puis une fillette, vraiment enthousiaste qui, à son tour, me clame un bel « Hello »; puis une femme: « Hello »! Les albanais auraient-ils un sens surdéveloppé de la politesse? Ou bien, à la manière d’un chat qui, vagabondant de toit en toit, commet une maladresse, perd l’équilibre, et atterrit au beau milieu d’une oisellerie, serais-je subitement devenu exotique? J’éprouve une petite gêne, j’ai le sentiment qu’on me regarde comme un étranger, comme un observateur, et, de nature réservée, j’aimerais mieux rester discret, me faire tout petit, me fondre dans le décor. Cela dit, je ressens tout de suite chez ces gens de la campagne albanaise une grande expressivité, une grande chaleur, et je suis séduit par cette absence d’indifférence, cette intensité d’existence.

 

Amené à traverser un fleuve; pour laisser passer les voitures venant de l’autre rivage, je m’arrête devant un long pont en bois à une voie, à proximité duquel est situé un petit village fait de gourbis en terre sèche. Sortant de je ne sais où, une bande d’enfants se met à courir vers moi en criant «Banana, banana». Ils arrachent les quelques bananes coincées entre mes tendeurs, puis mon pain, un sachet de chips… Je redoute qu’ils ne s’emparent de ma tente ou de mon sac de couchage. Je ne peux pas avancer, car les voitures d’en face continuent de défiler sur le pont. La dernière passe, je me dépêche de filer. Les enfants s’obstinent; puis, une fois mon élan pris, je les distance. A l’autre bout du pont, deux chiens errants m’aperçoivent et se mettent à ma poursuite. Survolté par les circonstances, je roule à si vive allure que les deux bestiaux, sans doute soucieux de ne pas se fatiguer pour une proie si décharnée, renoncent rapidement. Une fois en lieu sûr, je m’arrête pour me remettre de mes émotions, faire le bilan des pertes, et ranger ma dernière banane au fond d’une sacoche. Je repense alors aux propos de Jens, à sa peur de se faire voler son vélo; je sens une angoisse m’envahir: si en à peine une dizaine de kilomètres sur les routes albanaises, j’ai perdu quatre bananes, mon pain et mes chips, que me restera-t-il à l’autre bout du pays?

Cependant, faisant la part des choses, je n’éprouve pas vraiment de rancune à l’égard de mes petits voleurs, et même si un enfant venait à me piquer mon vélo, j’espère que je ne lui en voudrais pas. Je me remémore le Voleur de Bicyclette de Vittorio De Sica … derrière les apparences, chacun a ses raisons. La vie est injuste, ces enfants ne méritent pas de souffrir de faim, et moi, je me sens coupable d’être originaire d’une société qui, d’une avidité maladive, exploite de façon déraisonnée de fragiles ressources, ne les partage pas, et qui, par ce comportement, met en péril le bien commun, l’avenir, la justice. Pourquoi, moi français, ai-je le droit à autant de confort, et pourquoi, eux albanais, seraient-ils condamnés à avoir faim? Dépossédé de quelques bananes, ce n’est pas moi qui suis la victime de ces enfants, mais, au contraire, petits voleurs guidés par  un ventre vide, ce sont bien eux les victimes, les victimes d’une humanité indifférente à laquelle, malheureusement, j’appartiens. Trop souvent, on se trompe de coupables en incriminant ceux qui n’ont rien, plutôt que ceux qui s’approprient. En quoi suis-je un plus légitime propriétaire de mes bananes qu’un autre être humain?

Restant pragmatique, fort de cette petite expérience, je fais l’épreuve de la limitation du domaine de mon altruisme, et, plutôt que d’obéir à un impératif moral, je prends la décision de tout faire pour aller au bout de mon voyage. Si j’avais été juste et généreux, j’aurais offert mon vélo à ces enfants qui n’ont pas ma chance, mais bien loin de moi ce courage, plus attaché à mes rêves qu’à l’équité, je ne quitte plus mon vélo des yeux, je m’y agrippe, et me résous à y veiller comme à un trésor.

 

*

 

Egaré dans le dédale de petites routes parcellant les prairies environnantes, petit à petit, l’indécision me freine; et observant mon ralentissement, un homme marchant fusil à la main, gibier à la ceinture, vient vers moi, et tente de m’aider à trouver le bon chemin, mais, d’une part, je ne sais pas vraiment vers où aller, et, d’autre part, j’ai un peu de mal à me faire comprendre. Le vocabulaire anglophone de Borian est assez mince; quant à moi, je ne parle pas un mot d’albanais. Je pointe le doigt en espérant désigner le sud, je dis « Grèce », « Grèchia », « Grèké », « Grèchan », « Athéna », « Athénan », « Achténa »… Borian me fait de gros yeux, me répond « Kakavie? ». Non sans raison, je sens qu’il se fait un peu de souci pour moi, il me propose gentiment de l’accompagner jusqu’à chez lui.

 

Il vit dans un hameau constitué de cahutes faites de pneus, de planches de bois, de panneaux en plastique, de morceaux de carrosseries; petites habitations qui, à côte à côte, dessinent un grand cercle au centre duquel des poules, des oies, des dindons et des canards se promènent, pendant que, sous le regard de deux petits enfants qui sucent leur pouce, un vieil homme aidé d’un jeune adolescent vide les tripes d’un mouton dans une bassine. Tout autour, ça s’agite: les uns courent chercher des torchons, les autres des couteaux. Mon regard se bloque sur les intestins de l’animal; d’un coup, j’ai la nausée, des bouffées de chaleur, des vertiges, je me sens pâlir. Petite nature, petit français qui, jusqu’ici, n’a vu la vie qu’à travers des œillères.

 

A suivre.

 

Textes 1 à 14: A travers l'Europe, Brouillons sans feu ni lieu

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david 28/08/2012 22:24


L'Albanie est un des pays qui m'attirent particulièrement en Europe. C'est peu être encore l'un des derniers endroits où le tourisme n'a pas encore causé de dégâts, à part peut être la côte.


J'y serai l'année prochaine et j'espère bien faire des rencontres fabuleuses.