A travers l'Europe, Brouillons sans feu ni lieu (la suite; 12/09/2012)

12 Septembre 2012 , Rédigé par Matthieu Publié dans #Récit de voyage

 

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(... suite)

 

Je souhaite atteindre la Grèce; que ce soit par le plus court ou le plus long des itinéraires, peu m’importe; ce que je veux, c’est cheminer d’une belle manière jusqu’au pays de Diogène. Depuis quelques jours, j’essaie de maintenir mon cap au sud, je n’ai plus de carte (où en trouver?), seulement mon petit atlas; ainsi, par la force des choses, ma route n’est pas toute tracée, et je me sens plus libre.

 

Devant la douane, une interminable file de voitures; immobile. Trouvant le temps long, les gens finissent par sortir de leur véhicule pour faire quelques pas, discuter, fumer. Un habitué me fait signe de passer devant tout le monde: mon vélo me donne droit aux mêmes priorités que les piétons. Après une analyse méticuleuse de mon passeport, longue d’une petite heure, on me laisse entrer en Albanie.

 

Peu après la frontière, traversant une campagne parsemée de fermes, je croise un homme qui, tirant un âne par le harnais, me lance un détonant: « Hello »; puis une fillette, vraiment enthousiaste qui, à son tour, me clame un bel « Hello »; puis une femme: « Hello »! Les albanais auraient-ils un sens surdéveloppé de la politesse? Ou bien, à la manière d’un chat qui, vagabondant de toit en toit, commet une maladresse, perd l’équilibre, et atterrit au beau milieu d’une oisellerie, serais-je subitement devenu exotique? J’éprouve une petite gêne, j’ai le sentiment qu’on me regarde comme un étranger, comme un observateur, et, de nature réservée, j’aimerais mieux rester discret, me faire tout petit, me fondre dans le décor. Cela dit, je ressens tout de suite chez ces gens de la campagne albanaise une grande expressivité, une grande chaleur, et je suis séduit par cette absence d’indifférence, cette intensité d’existence.

 

Amené à traverser un fleuve; pour laisser passer les voitures venant de l’autre rivage, je m’arrête devant un long pont en bois à une voie, à proximité duquel est situé un petit village fait de gourbis en terre sèche. Sortant de je ne sais où, une bande d’enfants se met à courir vers moi en criant «Banana, banana». Ils arrachent les quelques bananes coincées entre mes tendeurs, puis mon pain, un sachet de chips… Je redoute qu’ils ne s’emparent de ma tente ou de mon sac de couchage. Je ne peux pas avancer, car les voitures d’en face continuent de défiler sur le pont. La dernière passe, je me dépêche de filer. Les enfants s’obstinent; puis, une fois mon élan pris, je les distance. A l’autre bout du pont, deux chiens errants m’aperçoivent et se mettent à ma poursuite. Survolté par les circonstances, je roule à si vive allure que les deux bestiaux, sans doute soucieux de ne pas se fatiguer pour une proie si décharnée, renoncent rapidement. Une fois en lieu sûr, je m’arrête pour me remettre de mes émotions, faire le bilan des pertes, et ranger ma dernière banane au fond d’une sacoche. Je repense alors aux propos de Jens, à sa peur de se faire voler son vélo; je sens une angoisse m’envahir: si en à peine une dizaine de kilomètres sur les routes albanaises, j’ai perdu quatre bananes, mon pain et mes chips, que me restera-t-il à l’autre bout du pays?

Cependant, faisant la part des choses, je n’éprouve pas vraiment de rancune à l’égard de mes petits voleurs, et même si un enfant venait à me piquer mon vélo, j’espère que je ne lui en voudrais pas. Je me remémore le Voleur de Bicyclette de Vittorio De Sica … derrière les apparences, chacun a ses raisons. La vie est injuste, ces enfants ne méritent pas de souffrir de faim, et moi, je me sens coupable d’être originaire d’une société qui, d’une avidité maladive, exploite de façon déraisonnée de fragiles ressources, ne les partage pas, et qui, par ce comportement, met en péril le bien commun, l’avenir, la justice. Pourquoi, moi français, ai-je le droit à autant de confort, et pourquoi, eux albanais, seraient-ils condamnés à avoir faim? Dépossédé de quelques bananes, ce n’est pas moi qui suis la victime de ces enfants, mais, au contraire, petits voleurs guidés par  un ventre vide, ce sont bien eux les victimes, les victimes d’une humanité indifférente à laquelle, malheureusement, j’appartiens. Trop souvent, on se trompe de coupables en incriminant ceux qui n’ont rien plutôt que ceux qui s’approprient. En quoi suis-je plus légitimement propriétaire de mes bananes qu’un autre être humain?

Restant pragmatique, fort de cette petite expérience, je fais l’épreuve de la limitation du domaine de mon altruisme, et, plutôt que d’obéir à un impératif moral, je prends la décision de tout faire pour aller au bout de mon voyage. Si j’avais été juste et généreux, j’aurais offert mon vélo à ces enfants qui n’ont pas ma chance, mais bien loin de moi ce courage, plus attaché à mes rêves qu’à l’équité, je ne quitte plus mon vélo des yeux, je m’y agrippe, et me résous à y veiller comme à un trésor.

 

*

 

Egaré dans le dédale de petites routes parcellant les prairies environnantes, l’indécision me freine peu à peu; et observant mon ralentissement, un homme marchant fusil à la main, gibier à la ceinture, vient vers moi, et tente de m’aider à trouver le bon chemin, mais, d’une part, je ne sais pas vraiment vers où aller, et, d’autre part, j’ai un peu de mal à me faire comprendre. Le vocabulaire anglophone de Borian est assez mince; quant à moi, je ne parle pas un mot d’albanais. Je pointe le doigt en espérant désigner le sud, je dis « Grèce », « Grèchia », « Grèké », « Grèchan », « Athéna », « Athénan », « Achténa »… Borian me fait de gros yeux, me répond « Kakavie? ». Non sans raison, je sens qu’il se fait un peu de souci pour moi, il me propose gentiment de l’accompagner jusqu’à chez lui.

 

Il vit dans un hameau constitué de cahutes faites de pneus, de planches de bois, de panneaux en plastique, de morceaux de carrosseries; petites habitations qui, à côte à côte, dessinent un grand cercle au centre duquel des poules, des oies, des dindons et des canards se promènent, pendant que, sous le regard de deux petits enfants qui sucent leur pouce, un vieil homme aidé d’un jeune adolescent vide les tripes d’un mouton dans une bassine. Tout autour, ça s’agite: les uns courent chercher des torchons, les autres des couteaux. Mon regard se bloque sur les intestins de l’animal; d’un coup, j’ai la nausée, des bouffées de chaleur, des vertiges, je me sens pâlir. Petite nature, petit français qui, jusqu’ici, n’a vu la vie qu’à travers des œillères.

 

Borian me fait un grand signe de la main, me demande de le suivre, et m’invite à m’asseoir sur une ancienne banquette de voiture abritée du soleil par un préau de roseaux. Je l’attends, il revient avec un cagot de tomates, en mange une, m’en tend une, et me pose le cagot sur les genoux. Qu’elles sont belles avec leurs grosses joues vermeilles qui ne demandent qu’à être croquées! Je crois comprendre que son fils, Lushan, parle anglais, qu’il travaille encore, qu’il ne va pas tarder, et qu’il pourra répondre à mes questions concernant la géographie du pays; mais je ne suis pas certain de bien saisir, et au final, je ne verrai jamais Lushan. Après coup, essayant de réinterpréter la conversation, une seconde hypothèse se dégage: peut-être bien que Borian me racontait que son fils travaille actuellement en Angleterre, qu’il reviendra un jour au pays, et que s’il avait été là, il m’aurait gentiment aidé à tracer mon itinéraire.

 

Intrigués, trois enfants viennent vers moi; ils regardent mon vélo, saisissent le guidon, tournent les poignées. Je ne suis pas très rassuré, mais je décide de leur faire confiance, et leur explique, avec des gestes vraisemblablement incompréhensibles, que s’ils restent dans la cour, je suis d’accord pour qu’ils essayent mon vélo. Un grand sourire aux lèvres, Nedin monte dessus, fait le tour de la cour, slalome entre les poules qui, affolées, ne cessent de glousser; il va lentement, puis, prenant confiance, accélère jusqu’à l’essoufflement. Pendant ce temps, les deux autres enfants, un peu plus âgés, me demandent d’où je viens. Ils me serrent la main, et, pour me mettre à l’aise, me sortent – à moi qui suis plus barbu que jamais! - les quelques mots français qu’ils connaissent: « Bonjour Madame! Enchantés! Bonjour, bonjour Madame! Votre parfum est exquis! ». J’aimerais savoir les saluer en albanais avec des mots aussi appropriés, et je leur demande de m’enseigner quelques rudiments de leur langue. Mes deux professeurs excellent, j’apprends vite; la pédagogie est avant tout affaire d’enthousiasme.

 

Puis, ayant passé le relais à un autre enfant, Nedin me fait comprendre qu’étant donné que je lui ai prêté mon vélo, il souhaite, en retour, me faire monter sur son cheval, Mendor. La proposition ne m’enchante guère. Je n’ai aucune notion d’équitation, et ne voudrais surtout pas qu’une chute mette un terme à mon voyage. Mais comment refuser sans manquer de politesse? Nedin arrive avec Mendor, et me lance: « Let’s go! ». Pour la première fois, je me trouve en situation de monter à cheval, je réfléchis à la manière de m’y prendre, et remarque qu’il n’a ni selle ni étrier. Soucieux de ne pas m’exposer à des risques inconsidérés, je me contente de le caresser en souriant bêtement, ça fait rire les enfants. Nedin vient à mon secours pour me montrer comment faire. Il se place à la gauche du cheval, d’une main saisit sa crinière, de l’autre prend appui sur le dos de l’animal; et gardant les deux pieds parallèles, se hisse en suspension en poussant sur ses bras tendus, puis dégage sa main droite, passe un pied par-dessus la croupe et s’assoit. La mandibule au ras du sternum, je reste pantois. Bien que me sentant absolument incapable de réussir un tel exercice, voulant prouver ma combativité, je me mets à l’ouvrage, essaie une fois, puis deux, puis trois; je ne décolle que de quelques centimètres, puis finis par hausser les épaules comme pour dire « j’ai fait ce que j’ai pu ». Nedin me sourit et me fait signe d’attendre. Une minute plus tard, il revient avec un petit poney. Non sans difficultés, je réussis à monter l’animal; je savoure mon triomphe, puis une fois là-haut: un flash rouge; mon sang se glace: « pourvu que je réussisse à en descendre indemne ».

Chevauchant Mendor, Nedin me guide. S’échangeant mon vélo, quelques enfants nous suivent, ils rient, se chamaillent. On se promène autour du hameau, on longe la rivière, on traverse les champs. La terre, sèche, craquelée, amortit le bruit des pas; le mouvement de l’animal, plein de mollesse, me berce, je lâche les rênes, ferme à demi les paupières et respire le grand air. Emporté par le souffle de l’aventure, je réalise que je suis en train de voyager à cheval (à poney, c’est tout comme); à cheval à travers l’Albanie! Je vois le monde de plus haut, et l’horizon me semble plus lointain… Rêvant, je m’imagine déjà continuer jusqu’en Mongolie, jusqu’en Himalaya. A petit trot, Nedin accélère. Mon poney suit, je panique, et espère de toutes mes forces que nous n’irons pas jusqu’au galop.

Le soir venu, certains rentrent dans leur petite maison; les autres s’assoient sur de vieux canapés troués, rembourrés de paille, je fais comme eux; à l’autre bout, un vieux monsieur sur sa chaise me regarde d’un œil fixe; comme pour me demander: « Qui es-tu? Que fais-tu là? ». On m’offre du mouton grillé – à commencer par les yeux, la part de l’invité -, je propose ce qu’il me reste: une banane, des loukoums, du jus d’orange. Les loukoums sont enveloppés dans de petits papiers, et tous les enfants jettent leurs papiers par terre; pour mes hôtes, l’écologisme n’est visiblement pas religion.

A l’aide de mon petit atlas, je montre d’où je viens, et où je compte aller. Mon atlas intéresse, ils sont sept à faire cercle autour de lui, à montrer du doigt leur pays, Shkodra, Tirana, Gjirokastër, les pays voisins, les pays lointains. Je tente de leur expliquer mon voyage. Je cherche des mots tantôt français tantôt anglais, et essaie, par déformations successives, de déterrer une racine étymologique commune d’avec la langue albanaise. La conversation reste simple, pleine d’incertitudes; je ne sais pas bien ce qu’ils comprennent, ils ne savent pas bien ce que je comprends. On s’aide de gestes; les propos sont d’abord flous, puis, tout doucement, à force de persévérance, gagnent en netteté, deviennent saisissables. Communiquer devient un jeu plein d’embûches, plein de quiproquos; je découvre la joie de bricoler un langage, de m’extraire de la banalité des mots, de ces mots que l’on utilise machinalement, de ces mots usés, vidés par l’érosion des années; nous réinventons la parole, lui donnons du relief, l’agrémentons de gestes, d’intonations, de sourires.

Les mots de tous les jours sont comme des boucliers; et démunis de cet outil qu’est une langue commune, nous n’avons plus d’armure, nous devons nous regarder pour de vrai, nous dévoiler, et s’il ne ressort rien de bien intelligible de nos conversations, en revanche, il en jailli quelque chose d’humain, de sensible; de précieusement sensible.

On me propose de planter ma tente dans le petit village. Je déplace deux tortues, et trouve un coin entre les lapins et le cheval. Le vieil homme qui avait l’œil fixé sur moi lève son regard sur le ciel, et, merveilleusement inspiré par les douces couleurs des nuages, embaume l’air du soir des parfums de son harmonica. Curieux, les plus petits enfants me regardent monter la tente, insistent pour m’aider, et une fois installée, je les autorise à y entrer. A leurs yeux, elle se transforme en palais. Ils jouent un moment à l’intérieur avant d’être appelés par leurs parents pour qu’ils aillent se coucher. L’un d’eux ne veut pas sortir; téméraire, il s’allonge dedans, fait semblant de dormir; puis, son père l’arrache en pleurs. Palpitante, la vie des enfants est faite de tant de drames; leurs yeux, pleins de puretés, sont plus sensibles que les nôtres. Avec les années, à force de nous éblouir, la lumière finit par nous user les rétines, atténue notre acuité; et c’est ainsi que le merveilleux se transforme en ordinaire.

Nedin, devenant un chouia casse-pieds, me voit faire entrer mon vélo dans ma tente, et insiste pour que je le laisse dehors. Je commence à attacher mes antivols…  Il me dit que ce n’est pas la peine! Il n’y a aucun risque ici; n’ai-je pas confiance? Je ne sais comment lui expliquer sans le vexer, je me résigne, mais laisse la tente ouverte, et, pour surveiller mon vélo, m’obstine à lutter contre le sommeil le plus longtemps possible. Il suffit d’une seconde pour que je le perde à jamais!

Lorsque j’ouvre les paupières, un gros bulldog au collier clouté est au-dessus de moi. Il me regarde d’un air bienveillant. Encore à moitié assoupi, je lui souris, puis prends subitement conscience qu’il lui suffit d’incliner légèrement la tête, et de refermer la mâchoire pour me dévorer. Mon cœur bondit; de peur de l’exciter, je ne bouge surtout pas, je referme les yeux, puis les entrouvre discrètement, et le vois partir avec une de mes sandales dans la gueule. Il la mâchouille, puis disparaît derrière une cabane. De peur d’être mordu, je n’ose pas lui courir après. Ma pauvre sandale, comment vais-je pédaler sans toi?


*


Le pied plus léger, je retrouve ma solitude, ma chère solitude, avec toutefois, agrippée au cœur, cette petite amertume, désormais si fidèle, des choses que je viens d’abandonner, et que, sans doute, je ne retrouverai plus jamais.

Mal inspiré, j’atterris sur une autoroute bordée de monticules de déchets, de bouteilles en plastique, de pneus.

Des camions me doublent en laissant derrière eux de grands nuages de poussières. Beaucoup me rasent de près; et emporté par leur aspiration, mon vélo vacille, et mon corps, en déséquilibre, frémit. Sur la bande d’arrêt d’urgence circulent des charrettes tirées par des chevaux ou par des ânes. Des jeunes marchent au milieu de la chaussée, m’interpellent en faisant de grands gestes. De-ci de-là, des charognes de chiens tapissent le goudron.

Cette autoroute est constituée tantôt de huit voies, tantôt de quatre, tantôt de deux, et parfois même d’une seule à double sens. Il y a des travaux un peu partout, des rétrécissements. Le bitume alterne avec les pistes de terre. Le pilotage est délicat, les collisions fréquentes; et de temps à autre, une voiture me fonce droit dessus, puis avant de m’atteindre, se rabat.

Je ne roule pas cinq kilomètres sans passer devant deux ou trois stations services, toutes semblent tourner au ralenti. Il y a aussi bon nombre de laveurs de voitures, de marchands de jantes. J’en viens à me demander si l’automobile n’est pas la seule activité économique du pays.

Dans une station service, je dégote une carte des Balkans (très approximative; je m’apercevrai rapidement qu’elle ne différencie pas les chemins de terre des grandes routes). Le vendeur m’échange quelques euros contre des lekkes, et, plein de malice, me trompe d’un facteur dix dans la conversion; ce qui, par la suite, me conduit à retirer dix fois plus d’argent que souhaité dans un distributeur automatique. Malgré moi, je me retrouve avec, en poche, de quoi vivre plusieurs mois en Albanie, et en pédalant, pour me distraire l’esprit, je songe vaguement à m’installer dans le coin, j’imagine ma vie albanaise, mais tout de même, comment pourrais-je vivre si loin des miens, si loin des bouquetins?!


*


Comme un bagnard, je pédale sous le cagnard. Désormais, les seules montagnes que je côtoie sont faites de bouteilles en plastique, et je les maudis! Décidément, mes belles montagnes me manquent; je me sens las de ce voyage.

Tout va trop vite, je n’ai le temps de rien, mon corps fatigue, mes émotions me débordent, mon esprit s’épuise. Agir, tout le temps être en mouvement, cette vie n’est pas la bonne; j’aimerais mieux m’installer dans un bon fauteuil, boire un chocolat chaud en regardant la pluie tomber, vivre plus lentement, plus profondément, mais, d’un autre côté, je sais qu’à moins vive allure, l’ennui, cet obscur ennemi que je fuis, referait surface. La vie est insoluble: ici, je rêve d’être là-bas et ne désire que le repos; et là-bas, à coup sûr, je rêverais d’être ici et ne désirerais que le voyage.

En pédalant, mes sensations, mes pensées se bousculent; petite tête mal rangée; je mouline, je gamberge, je monologue. Je me dis: « T’en as marre? Arrête-toi! Foncer tête baissée pour arriver à l’autre bout… Mais non! Te casse pas la tête, ‘te fatigue pas les biscottos à courir après ton catalogue de pays… ‘Pose tes roues par-ci par-là, regarde bien les paysages qui s’offrent à toi, et profite! »

Quelle idée de me lancer dans ce Tour d’Europe. Tour d’Europe, mon œil! L’Europe, c’est dix millions trois cent quatre-vingt douze mille huit cent cinquante cinq kilomètres carrés! Comme s’il était possible d’en faire le tour… allons, fichue prétention! Voyager, oui, pourquoi pas (quoique…), mais faire le Tour d’Europe, quelle sottise… une vie, mille vies n’y suffiraient pas! L’Europe… comme le Monde, on n’en fait pas le tour: on vit dessus une poignée de secondes, on savoure, on remercie, et puis voilà! C’est déjà si beau d’avoir des yeux pour contempler tout ça, pour entrevoir toute la foultitude de richesses qui emplit l’Univers!

Il y a deux semaines encore, comme tous les soirs, après le travail, par la fenêtre de ma chambre, je regardais cette montagne qui depuis si longtemps fait face à mon lit. Ce visage minéral si riche en expressions, je ne m’en suis jamais lassé. Je l’ai regardé cent fois, mille fois, et y ai vu cent tableaux, mille peintures… le soleil se couchant, la brume, les nuages, les couleurs du ciel, l’automne, l’été, la neige, le vent, les oiseaux, la nuit, les étoiles, mes rêves… chaque soir avait sa couleur, chaque soir avait sa nuance, et ce paysage cadré par la fenêtre de ma chambre, en une décennie, je n’en ai pas fait le tour; alors le Tour du Monde! Il faut que je m’enlève cette chimère de la tête! C’est allongé que l’on rêve le mieux, c’est immobile que l’on voyage le plus loin. Chaque instant est unique, chaque paysage est infini… encore faut-il apprendre à ne pas passer à côté de cette opulence; à moi de me dégager des serres de l’ambition, et de savoir rendre mon cerveau disponible aux innombrables émotions qui se cachent derrière chacun des motifs du monde.

Ce sont les bouquetins qui ont raison; dès que j’en vois, ne sachant trop pourquoi, je ne peux plus les quitter des yeux; je suis comme envoûté par leur splendeur métaphysique. Quelle vie impeccable: ne passant pas leur temps à courir après des désirs furtifs, rien ne leur manque. Ils se posent simplement sur les crêtes; calmes et immobiles, « trônant dans l’azur comme des sphinx incompris », ils regardent le paysage, et n’interrompent leur contemplation que pour brouter; puis, une fois l’herbe en bouche, tout en la mâchant mollement, ils reprennent leur posture de statue fixant l’horizon, et se replongent dans le cours de leur méditation. Ils mangent peu, dépensent peu, ne se remplissent le ventre que pour admirer la beauté du monde: le sublime leur suffit.

Au cours de l’évolution, s’assurant de la sorte, avec une plus ou moins grande efficacité, sa perpétuation, chaque espèce a développé sa méthode pour lutter contre la prédation, et ainsi, millénaire après millénaire, la tortue a perfectionné sa carapace, le hérisson ses piquants, le lapin son terrier, l’antilope sa musculature, le cerf ses bois, le loup sa dentition, le caméléon son camouflage, l’homme son intelligence pragmatique, ses outils, ses armes. Le bouquetin, lui, sans se fatiguer, s’est contenté de grimper au-dessus du reste de la faune. Loin de tous prédateurs, il a appris à monter sur les rochers, puis s’est installé sur les cimes. Par-delà le domaine de la loi du plus fort, il n’a pas eu à développer le réflexe de fuite, de sorte qu’il ne sait qu’être doux et paisible. Rien ne le menace, rien ne l’énerve.

« Etre riche, c’est se suffire à soi-même » disait Diogène, et les hommes sont des bouquetins amoindris. Occasionnellement, nous nous battons pour quelque chose de grand, l’atteignons parfois, puis, vite lassés, nous dépêchons de passer à autre chose. Toujours pressés, jamais satisfaits: un train à prendre, la nuit qui va tomber, être à la maison à dix neuf heures, des courses à faire, manger à vingt heures, acheter une nouvelle voiture, refaire la peinture, monter d’un grade, préparer un poulet basquaise… L’homme est un animal qui s’agite dans tous les sens, qui s’invente des impératifs, qui se fait du souci pour un oui, pour un non… Il s’énerve, s’énerve, détruit, hurle, tue pour des bêtises, toujours plus de bêtises.

Une fois, face à des bouquetins, quelqu’un m’a dit: « Ce qu’ils ont le regard vide, ces bestiaux! »; oui, dans leur regard, il n’y a pas toutes ces bêtises qui nous hantent, nous autres êtres humains; cependant, moi, je n’appelle pas cela avoir le regard vide, mais, au contraire, avoir le regard plein de sagesse. Si tout le monde vivait comme les bouquetins, il n’y aurait jamais eu la moindre guerre, pas d’Hiroshima, pas de Fukushima, pas de trou de la couche d’ozone, pas de rideau de fer… on serait tous peinards à mâcher de l’herbe en contemplant de lointains horizons. Irréductible à un simple bestiau, le bouquetin est un animal sacré qui porte en lui un projet de paix perpétuel.

Plus tard, je veux être bouquetin.

 

*

 

Il n’y a que trois ou quatre façons de quitter l’Albanie. J’ai le choix entre aller vers l’Est et le Sud, entre Bilisht et Kakavie, entre la Macédoine et la Grèce. Impatient d’arriver dans le berceau de ma sagesse, j’hésite à faire le détour par la Macédoine. En allant trop vite, « en sautant un pays », je risque de me priver de belles expériences, mais dans mon imaginaire, la Macédoine n’est qu’une salade, alors que la Grèce a la taille de son Olympe.

M’éloignant de Tirana, les grandes villes se font plus rares, l’autoroute se change tout doucement en route de campagne.

Heure après heure, le relief se vallonne; et, loin des miasmes urbains, retrouvant progressivement sa pureté, cette campagne qui m’accueille se gonfle de luxuriance, se revêt d’une beauté pastorale. La Nature reprenant peu à peu ses droits, l’asphalte disparaît, et les routes, de plus en plus cabossées, se chargent de poésie.

Tout apaisé, je me retrouve seul – absolument seul -  dans de grands paysages aux courbes harmonieuses, et je goûte aux voluptés précieuses de l’aventure lointaine en pleine nature.

Mais mon idylle est éphémère, quelques chiens sauvages me ramènent sur Terre, me courent après. Je me sens isolé, ça m’angoisse. Ces chiens, toujours ces chiens! Et puis, si jusqu’ici, beaucoup d’albanais ont été très chaleureux avec moi, d’autres se sont montrés quelque peu hostiles; certains quémandant avec insistance, allant jusqu’à me faire barrage.

Aussi peu vraisemblable que cela puisse paraître, en passant devant une ferme, cherchant des yeux un éventuel chien, j’entrevois un tigre (qui, faisant, par bonheur, dos à la route, ne me remarque pas). Sous le choc, quoiqu’il me vienne en tête l’idée de m’arrêter photographier l’animal, je ne traîne pas, et ne prends pas bien le temps de l’observer (il me semble qu’il était attaché). La rencontre me paraît si incongrue que j’en arrive à douter de moi-même; qu’est-ce qui est le plus vraisemblable: un tigre domestique en Albanie ou une hallucination d’un cycliste à bout de nerfs? Deviendrais-je fou?

Bref, aussi bucoliques soient-elles, ces petites routes ne me rassurent pas tant que ça. La nuit commence à tomber, je pense aux chiens errants, aux sangliers, aux tigres, et l’idée de planter ma tente sur ces collines grouillantes d’animaux sauvages m’oppresse. J’en ai marre d’avoir peur, je suis trop fatigué, j’éprouve le besoin de me sentir en sécurité; et, un peu lâchement, je fais un détour jusqu’à un gros village en espérant y trouver une petite auberge.

La chance me sourit. La chambre est à cinq euros. Je suis le seul client, je bois un verre avec quelques bonhommes intrigués: « A vélo jusqu’ici, quelle idée! », et mange avec la petite famille. Une table, un lit, la vue sur un village albanais. L’essentiel, rien d’autre. Pour mille euros, je pourrais y vivre sept mois, j’en ai la possibilité. Après tout, pourquoi pas, peut-être que ce serait le meilleur choix. A l’instar du sport, tout excès d’activité ne serait-il pas un subterfuge destiné à nous éloigner de cette problématique qui, de par l’aspect absolument crucial de son enjeu, nous angoisse: le bonheur? J’en ai assez de courir partout, et si cette vie n’était pas la bonne, et si cette vie n’était pas la mienne?! Ici, je pourrais commencer une nouvelle existence, au calme, près de la nature, j’apprendrais à connaître de nouvelles personnes, leur culture, leur langue, un métier. Accoudé au balcon de ma chambre, surplombant la rue, regardant les gens discuter, puis relevant les yeux vers les collines verdoyantes, vers l’horizon, je m’imagine cette autre vie, je me l’imagine aussi douce que l’air du soir, et me répète: « Après tout, pourquoi pas? ». Débarrassé de la publicité, de la télévision, de la tentation de la consommation, serais-je plus heureux en Albanie? Ou, au contraire, me sentirais-je plus pauvre? Mais je divague; tout de même, vivre si loin des miens…


*


Petit à petit, les nuages s’épaississent, s’assombrissent; quelques gouttes se font sentir, la pluie tombe; elle ne cesse pas, s’intensifie. La piste devient boueuse, salissante, glissante. Mes pneus passent du noir au marron, s’embourbent. Je suis trempé, ma motivation décline. Je ne rêve que de trouver refuge, et alors que sous la pression d’un système nerveux au bord de la saturation, ma boîte crânienne, telle une vieille cocotte-minute,commence à se fissurer, comme par miracle, près des ruines d’une ancienne station service, un albanais qui attend je ne sais trop quoi m’invite à venir m’abriter sous son parapluie.

Il ne dit pas un mot, mais, à son regard bienveillant, je sens qu’il s’inquiète pour moi; quelle triste misère me pousse donc à pédaler sous cette pluie? Avec mon air de chien mouillé, il me croit triste vagabond, s’imagine que j’ai tout perdu, que je n’ai plus ni famille ni maison, que je ne suis qu’un malheureux sans attache qui n’a trouvé pour survivre qu’un vélo et quelques sacoches.

La gentillesse de mon hôte m’apaise, la pluie cesse; serein, je reprends ma route. A quoi bon s’énerver? Le ciel est gris, je l’aime ainsi.

 

*

 

Plus tard, durant ces calmes heures d’été où le soleil finit tranquillement sa journée, le vent souffle les nuages, libère le ciel qui se recolore d’orange et de rose.

Traversant des champs de blés, je remonte une large vallée bordée de jolies petites montagnes bombées. Au loin, il n’y a plus qu’une ville; depuis cent kilomètres bientôt, les panneaux routiers indiquent son nom: Kakavie.

Kakavie, dernière ville d’Albanie.

L’atmosphère est douce, le vent me porte, la route est plate, toute lisse, je glisse dessus sans effort, j’avance comme une caresse, la Grèce est juste là, je la cherche des yeux: où commence-t-elle? Sur cette colline? Ou, peut-être, sur celle qui est juste derrière? Entre la Grèce et moi, il n’y a plus d’obstacles, c’est fini, je les ai tous franchis. Il ne me reste plus qu’un geste à accomplir; et ce geste, c’est le plus délicieux: je n’ai plus qu’à soulever le voile; le voile sous lequel se cachent Athènes, l’Acropole, l’Olympe, la Mer Egée, les églises blanches aux toits bleus. Je suis impatient, en ébullition, tout en moi pétille. J’ai la main sur ce voile, mais au lieu de le tirer d’un coup brutal, je caresse le tissu, je ferme les yeux, je sais que c’est le plus bel instant, je sens grandir, grandir un enthousiasme, une excitation, une jubilation, je me laisse envahir par ces vastes émotions, je les fais durer, je prends de grandes inspirations, je suis au sommet de mes rêves, je savoure, je fais durer, durer; car je sais qu’une fois la frontière franchie, il me faudra commencer à descendre.

Poursuivre un rêve nous élève; l’atteindre, c’est atterrir.


*


J’imaginais des immeubles, des voitures, du bruit. Rien de tout ça: Kakavie est un petit village au pied d’une colline, je le traverse dans le silence. Puis, la frontière est là. Trois ou quatre voitures sont devant moi. En attendant mon tour, je songe à ces longues soirées d’hiver durant lesquelles, rêvassant à d’improbables odyssées, je scrutais ma grande carte d’Europe en me disant: « Mais tout de même, c’est si loin, c’est si loin, comment pourrais-je?» Qu’il était beau ce rêve! Qu’il m’a fait battre le cœur! Avec des yeux que l’euphorie fait étinceler et que la nostalgie humecte, je regarde le drapeau hellénique flotter dans l’air du soir; et tout fébrile, je me répète: « Je suis allé jusqu’en Grèce à vélo! » Cet accomplissement me comble. Bien sûr, j’aimerais encore prolonger mon aventure, aller chercher d’autres de mes rêves, mais, désormais, quoi qu’il advienne, mon rêve grec est acquis à jamais, acquis à jamais, et il a dans mon cœur plus de place qu’un vingt sur vingt, qu’une médaille, qu’un diplôme, que mille lingots, et plus tard si je suis triste, je pourrai me dire: « Oui, le ciel est gris, mais il y a ce soleil qui brille encore au fond de moi: Ah, je me souviens… Avec mon vélo, j’ai traversé des îles, des montagnes, je suis monté sur un voilier... J’ai regardé des lacs, j’ai pédalé au-delà de minuit, j’ai dormi à la belle étoile, je me suis réveillé au bord de la mer, on m’a offert des cerises, on m’a dit mille bonjours; et, un soir, je suis arrivé au pays de Diogène. » Voilà, c’est fait, un beau et grand rêve qui sort de moi pour prendre la lumière. Je suis en Grèce.

 

Fin du récit, mais le voyage continue.

 

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Brigitte 28/10/2012 13:59


Quel récit magnifique ... il m'a fait passer un excellent moment.

Matthieu 29/10/2012 22:00



C'est gentil!



lucbertrand 13/10/2012 14:04


Ce récit est absolument FA BU LEUX.  Il s'en dégage une réflexion sur le monde, le voyage et la relation aux autres. L'Albanie j'adore, j'y ai vécu trois ans, mais la France c'est très bien
aussi, la Meije n'est-ce pas? Continue à écrire et à nous faire profiter de ton expérience du voyage et des pensées que cette errance suscite en toi.


Luc

Matthieu 16/10/2012 21:30



Merci pour cet encouragement! Je vais essayer de prendre le temps de lire avec attention les textes que tu nous offres.